Centre de connaissances et de culture : paralogisme ou mauvaise foi ?

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Orange mécanique – 1971 – Stanley Kubrick

Lorsque j’ai reçu il y a quelques jours dans mon casier, donc par courrier, le Vademecum "Vers les Centres de Connaissances et de Culture", je me suis dit "c’est foutu!".

C’est d’abord pas rien l’imprimé : le papier, ça fait autorité. C’est d’ailleurs curieux qu’un modèle qui semble mettre l’accent sur les nouvelles technologies soit diffusé sur un média si vétuste (preuve de l’utilité de dépasser l’opposition technophiles/technophobes en interrogeant la technique non comme objectif en soi mais comme média, c’est à dire "moyen de diffuser un contenu")! Par cet envoi, j’ai le sentiment qu’on veut me forcer à poser mon regard sur quelque chose qui me dérange. L’image qui me vient c’est cette fameuse scène dans Orange mécanique où Malcolm McDowell a les yeux écarquillés par des pinces devant des images d’horreur associées à de la musique classique qui lui lavent le cerveau. Quel rapport de force cherche-t-on à nous imposer?

De plus, ça me pose question quant à l’implication du réseau SCEREN dans cette affaire : moi qui viens à l’origine de l’académie de Poitiers, où le lien entre professeurs documentalistes et CDDP/CRDP est particulièrement étroit, je me demande ce que va devenir ce partenariat et sous quelles conditions il va perdurer. Par exemple, les professeurs documentalistes, s’ils/elles ne cautionnent pas le 3C, peuvent-ils accepter que leurs groupes de travail soient réunis sous la houlette des CDDP? Il  nous faut prendre une position ferme et claire vis à vis d’un modèle qu’on tente de nous imposer, sans concertation, et vis à vis des institutions qui le portent.

Analyse du 3C sous l’angle de la culture

Vers quel modèle nous dirige-t-on? D’abord, les analyses critiques du 3C ne manquent pas : voir l’article de Gildas Dimier ou l’article de Géraldine Gosselin ou l’article de Florian Reynaud ou encore l’article de François Daveau, ou l’article d’Olivier Le Deuff (très drôle!) ou les 3 épisodes d’Olivier Le Deuff, ou l’article de Pascal Duplessis, ou l’article des professeurs documentalistes de l’académie de Lille, pour ne citer qu’eux. Mais dans cette histoire, ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant le glissement assumé de l’expression learning centre vers celle de Centre de connaissances et de culture, certes ennuyeux, que l’apparition du terme « culture » dans le sigle 3C.

Qu’appelle-t-on "culture" dans ces centres de connaissances et de culture ? Commençons par reprendre les 3 entrées du vademecum: 1 – Engager une démarche collective et concertée ; 2 – Mettre les espaces et les temps au service de chacun des élèves ; 3 – Diversifier et personnaliser ressources et services. A première vue, on ne va pas nous parler de culture mais de concertation, de gestion du temps et de l’espace, et de diversification/personnalisation des ressources (qu’on suppose numériques). Alors, sous quel chapeau se cache la culture? Après lecture approfondie, on retient quelques termes en lien avec la culture: lecture, territoire culturel, accès aux ressources (indirectement, c’est ce qui permet d’acquérir connaissances et culture générale), culture de l’information, veille documentaire, etc. Des termes qui nous parlent (et peut-être rassurent certains, pas moi!) mais à aucun moment ne définissent la polysémie du mot "culture", ni ne l’inscrit dans une pédagogie. Et même en se rendant sur un site acquis à la cause du 3C (tenu par l’un de ses contributeurs), censé éclairer le choix des mots, on reste bouche bée. Pourtant les motivations et les moyens sont là: l’accès aux ressources garantit la culture des élèves et l’enrichissement des connaissances ; l’inscription dans une lignée républicaine inspirée de Condorcet voit la culture comme synonyme de liberté et de citoyenneté. Mais il manque l’essentiel : tout ce qui fait que cette culture est positionnée au centre de l’acte d’apprentissage et pédagogique.

Voilà notre paralogisme annoncé dans le titre. "Raisonnement erroné, fait en toute bonne foi et sans intention de tromper" (source: Encyclopaedia Universalis). Étymologiquement, commettre un paralogisme c’est « raisonner à côté ». La "diversion" ou "l’écran de fumée" font partie des paralogismes informels. On tient le bon bout: le terme "culture" dans le sigle 3C n’est qu’un écran de fumée trompant sans le vouloir notre logique.

Quelle logique pourrait-on attendre d’un document s’interrogeant sur un lieu qui place la culture au centre des attentions éducatives ? Quelles réflexions pourrait-on mener ?

- définitions du terme, autonomie et interactions: la culture dans son opposition fondamentale ou relative à la nature ; la culture comme caractéristique d’un groupe social ; comme ensemble des manières d’agir, de penser, et de sentir ; culture et anthropologie ; culture et histoire ; culture et littératures ; culture et langage ; culture et techniques ; culture et information ; la culture comme ensemble des connaissances acquises ; comme production de biens ou d’objets culturels (considérés non seulement comme des œuvres mais pris aussi dans leur sens anthropologique : ex.: les langues) ; ses manifestations, ses usages, ses transmissions ; etc. La culture comme "ensemble des connaissances acquises", véhiculée par le 3C, ne révèle qu’une infime partie de la richesse du terme.

- réflexion épistémologique et axiologique: par où aborde-t-on la culture? D’où parle-t-on? Quelle idéologie traverse notre projet? Quel est le socle théorique de référence (les sciences de l’information et de la communication, les sciences de la culture, la culture scientifique et technologique, etc)? Quelles valeurs, en lien avec la culture, véhiculées par ce projet? On a l’impression que le 3C n’aborde pas ce questionnement, qu’il baigne dans une idéologie techniciste c’est à dire, pour reprendre les mots de Simondon, "un technicisme intempérant qui n’est qu’une idolâtrie de la machine"¹.

- réflexion pédagogique et didactique: Qu’entend-on par pédagogie active (elle ne signifie ni autonomie ni absence de pédagogie)? Quelles positions pour l’élève et l’enseignant: utilisateur/aide; consommateur/producteur de services; apprenant/enseignant; contractants? Quels contenus pédagogiques: les référentiels pour la maîtrise de l’information, le Pacifi (Vademecum 2.07) en sachant qu’il est lui-même très controversé, l’enseignement de la culture? Que vise-ton pour l’élève? Quelles valeurs à transmettre aux élèves par ce projet? Et comment les transmettre? On s’interroge sur le projet pédagogique du 3C. En existe-t-il seulement un?

Évidemment, du point de vue des sciences de la culture, en particulier sous l’angle sémiotique, le projet du 3C ne tient pas, tellement le signifiant "culture" est pauvre en signifiés, ce qui donne une sémantique stérile, ainsi qu’un rapport de signification entre signifiant et signifiés médiocre. On peut prendre comme exemples les liens inexistants entre culture et anthropologie (quelle place pour les objets culturels dans ce centre?), entre culture et sociologie (quel travail autour des héritages socio-culturels des groupes sociaux qui fréquenteront ce centre?), entre culture et histoire (quelle place pour l’enseignement de l’histoire culturelle?), entre culture et arts (quelle place pour les matières textuelles, les images, les sculptures, la musique, les productions filmiques, les arts du spectacle?). La liste est longue et signifie bien l’absence de tout référent culturel dans le 3C.

A ce propos, le paralogisme dont nous parlons ne touche pas que les CDIstes. C’est dans l’air du temps. Les universités voient de leur côté d’un très mauvais œil le logiciel SYMPA (SYstème de répartition des Moyens à la Performance et à l’Activité) qui est un système de calcul de l’allocation des moyens attribués aux universités, contesté par des universitaires et des présidents d’universités. Là aussi l’acronyme cache une réalité très éloignée de -voire contradictoire avec- ce que son signe linguistique transporte comme valeurs et représentations. A ce stade, on ne parle plus de paralogisme puisque la mauvaise foi a pris le dessus sur l’erreur de jugement.

Renommer le 3C

Terminons notre critique constructive en aidant à renommer le 3C. Puisque c’est l’autonomie, l’accès aux ressources et la convivialité qui semblent être le cœur du projet, je propose donc une 1ère appellation: "cybercafé scolaire". Un lieu qui finalement ne nécessite pas une réflexion culturelle en amont pour définir son projet pédagogique, porté par des techniciens, offrant un accès moderne aux ressources ainsi que des services à la demande et ne nécessitant pas la présence d’enseignants (qu’ils soient professeurs documentalistes ou issus d’autres disciplines).

On pourrait aussi parler de "Centre d’autonomie et de technologies proactives". L’autonomie tient encore une place de choix et les TICE sont au cœur du projet. On parle aujourd’hui de pédagogies proactives, les margarines Fruit d’Or sont pro-activ’, les cours de gym sont pro-actifs, les centres de formations linguistiques sont proactifs, les coachs publicitaires sont proactifs, le développement personnel est proactif, la RIAA (équivalent américain de la SACEM en France) est proactive, les agences immobilières sont proactives, Fruitymag (professionnel du référencement sur Internet) est proactif, certaines banques sont proactives, les pubs contre l’acné sont proactives. Bref, la société du savoir n’est plus, le nouveau paradigme de la société d’aujourd’hui c’est la proactivité. Il est donc temps que l’éducation nationale soit proactive, et qu’en son sein naissent les "Centres d’autonomie et de technologies proactives".

En conclusion, le 3C ne pose pas la question de la culture dans les EPLE mais maquille du terme rassurant de "culture" un lieu qui ne propose rien d’autre qu’un accès à des ressources. A quand une réelle interrogation sur la place de la culture dans nos établissements?

Je tiens à remercier Gildas Dimier et M. François Rastier pour les échanges 
et leurs précieuses remarques.
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15 réflexions sur “Centre de connaissances et de culture : paralogisme ou mauvaise foi ?

  1. [...] Centre de connaissances et de culture : paralogisme ou mauvaise foi ? « [ DOCUMENTALISTE ] sciences… [...]

  2. Anonyme dit :

    merci de mettre des mots sur un mal-être vis à vis de ce projet.

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  4. [...] "Lorsque j’ai reçu il y a quelques jours dans mon casier, donc par courrier, le Vademecum « Vers les Centres de Connaissances et de Culture », je me suis dit « c’est foutu! »…" "Qu’appelle-t-on « culture » dans ces centres de connaissances et de culture ?"   – Analyse du 3C sous l’angle de la culture – Renommer le 3C   Christophe Mousset,  4 décembre 2012  [...]

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