Projet de thèse – premiers pas

Les sciences de la culture bousculent les contenus pédagogiques du professeur documentaliste :

de la médiation d’objets informationnels à la médiation

d’objets culturels

mise à jour: 21 avril 2013

« Une nouvelle profession est née, – celle de documentaliste – qui correspond aux fonctions de celui qui documente autrui. » S. Briet, 1951

Problématique 

Actuellement, le professeur documentaliste fonde son enseignement sur les sciences de l’information et de la communication. Même si les marges didactiques sont assez floues, l’enseignement visé consiste à former les élèves à une culture de l’information. Si l’on s’appuie sur sa lettre de mission (1986), le professeur documentaliste forme fondamentalement à la recherche documentaire. Or, les sciences de la culture bouleversent le rapport aux contenus dans le domaine des savoirs (et de leur possible médiation) et réinterrogent le concept de document. Avec les sciences de la culture, il s’agit d’entrer de plain-pied dans l’herméneutique et en suivant les pas de François Rastier, de replacer les contenus au centre de cette médiation. Les contenus en question passent alors du statut d’objets informationnels au statut d’objets culturels.

Argumentaire

Les sciences de l’information et de la communication et les sciences du document entretiennent une relation de fondement réciproque. La bibliothéconomie et les bibliothèques -en tant que lieu- sont historiquement, et pour partie, à l’origine des SIC (Le Coadic, 2004), et une revue comme Documentaliste, sciences de l’information, créée en 1963 et prenant son nom définitif en 1976, a fortement contribué à la diffusion des théories de l’information et de la communication (Boure, 2002). A contrario, de nombreuses recherches effectuées à l’EBSI (Ecole de bibliothéconomie et de sciences de l’information) impliquent les SIC dans les recherches en bibliothéconomie (Savard, 2010) et la formation des futurs professeurs documentalistes s’effectue selon un cursus en Sciences de l’information et de la communication. Les liens entre documentation et SIC sont non seulement légitimes mais surtout, « génétiquement » liés.

Questionner l’activité didactique du professeur documentaliste sous l’angle des sciences de la culture invite immanquablement à questionner les SIC.

Sont désignées sous l’appellation Sciences de la culture les sciences d’inspiration historique et herméneutique qualifiées en France de sciences humaines et sociales. Les sciences de la culture ne constituent pas, à l’instar des SIC, une discipline (une section du CNU) à part entière mais un « nouveau continent scientifique » (Rastier, Bouquet, 2002). Il ne s’agit donc pas de mettre en concurrence les SIC et les Sciences de la culture mais d’interroger les conditions selon lesquelles les SIC pourraient être chapeautées sous la bannière des sciences de la culture et d’en tirer les conséquences épistémologiques pour les SIC. On pense immédiatement au projet herméneutique de Cassirer qui confronte l’approche des Sciences de la culture à l’épistémologie naturaliste. Lorsque les SIC sont mues par un projet cognitiviste ou computationnel (ex. : Shannon, Brillouin), entrent-elles dans le giron des sciences de la culture ? Même si le modèle mathématique originel des théories de l’information semble abandonné aujourd’hui (Jeanneret, 2002), deux paradigmes continuent de se côtoyer en Sciences de l’information : le paradigme positiviste et le paradigme subjectiviste (Fondin, 2001). Les sciences de la culture peuvent donc prendre acte de ce clivage et contribuer à « culturaliser » par l’herméneutique les théories d’inspiration positiviste. Cependant, l’intégration de la sémiotique aux théories de la communication (Ablali, 2007), voire même les exemples d’intégration du terme « culture » aux théories de l’information (ex : Moles), sont-elles garantes d’un projet herméneutique au sens strict ?

C’est bien l’herméneutique qui est au cœur des sciences de la culture mais on peut se demander ce qui continue de réunir ces sciences sur le plan épistémologique.

L’unité des sciences de la culture se trouve dans leur méthode herméneutique/critique ou herméneutique-critique (Gaubert, 1991 ; Thouard, 2004), leur objectivation : les objets culturels (Hébert, Guillemette, 2010) et dans une sémiotique des cultures (Rastier, 2001a/b, 2002b) qui assure une fonction paradigmatique et qui donne à l’ensemble sa cohérence. Quelques noms jalonnent l’historiographie du concept : Weber, Windelband, Rickert, Dilthey, Humboldt, Cassirer, Simmel, Rastier et Bouquet. Quelques grandes querelles1 contribuent à situer l’enjeu : on peut citer le methodenstreit (« querelle des méthodes » à la fin du 19ème siècle) qui fonde l’opposition des méthodes hypothético-déductive et inductive -même s’il faut se méfier de ce dualisme réducteur (Charbonneau, 2009)-, et qui marquera considérablement l’école historique allemande dont Max Weber2 revendique l’appartenance (Lallement, 2004)3. On peut s’intéresser à l’apparition et à l’emploi des Kulturwissenchaften par l’école historique allemande (et son emploi contemporain (Hassauer, 1992)) et analyser la confrontation à cette époque des approches idiographique et nomothétique (l’approche idiographique est-elle privilégiée aujourd’hui par les sciences de la culture ?). On peut aussi examiner les liens entre les Kulturwissenchaften et les Geisteswissenschaften (ex : Wilhelm Dilthey4). Concernant la traduction, nous pouvons réfléchir sur la polysémie de l’expression dans son emploi par les cultural studies en France (Trautmann-Waller, 2006) et son emploi par la tradition sémiotique-herméneutique (Rastier, Bouquet, 2002).

Du point de vue des sciences de la culture, les objets de connaissance des sciences sont dits culturels : en quoi les objets culturels se distinguent-ils des objets informationnels ?

On pourrait penser que leur opposition est d’abord épistémologique : l‘objet informationnel relèverait d’une épistémologie naturaliste (théories du signal, data mining, etc ) par opposition à l’objet culturel qui relèverait d’une épistémologie culturelle. Or les oppositions sont plus nuancées. Par exemple, lorsque l’objet est celui de l’anthropologie de la communication ou des théories systémiques de la communication, celles-ci revendiquent leur ancrage dans les sciences humaines et sociales.

Ensuite, ces deux classes d’objets ne désignent pas (toujours) la même « chose ». L’objet informationnel désigne de « simples textes, des images fixes ou animées produites manuellement par un ou plusieurs auteurs; ou bien des constructions dynamiques, réponses de systèmes, générées par le besoin informationnel ou la définition du profil particulier d’une personne » et se caractérise par l’agrégation, l’ordonnancement et la répétition des éléments (Michel, 2002). Il faut aussi souligner que l’objet informationnel n’est pas l’objet des SIC, ce dernier désignant à la fois les objets techniques, les processus et les objets de recherche (Davallon, 2004).

De l’autre côté, l’objet culturel s’inscrit dans un champ plus vaste. Il ne concerne pas seulement le domaine artistique mais désigne l’ensemble des productions et performances sémiotiques ; « culturel » étant ici entendu comme ce qui constitue l’activité proprement humaine (par opposition de principe à ce qui relève de la nature). L’objet culturel, selon F. Rastier, se divise en 3 catégories : les outils et les instruments, les signes, et les œuvres (Rastier, 2011). Les deux classes d’objets désignant parfois un même objet (ex : œuvre d’art, texte), elles se distinguent fondamentalement par leurs approches : communicationnelle et réductionniste (Rastier, 1995)face à une approche interprétative, non compositionnelle.

On pourrait aussi comparer la conception sémiotique de François Rastier à la conception logique de Carnap (Nicolas, 1999).

On peut étudier enfin les liens entretenus par ces deux classes d’objets avec le document, objet définitoire du documentaliste, et regarder par exemple si le rapprochement avec l’objet culturel modifie la définition même de document, notamment lorsque celui-ci est pris dans un parcours interprétatif :

Quel impact sur le document lorsque celui-cipasse du statut d’objet de communication à celui d’objet d’interprétation ? Le document comme objet culturel ne renverse-t-il pas l’acception traditionnelle de « support » de l’information ? D’ailleurs, peut-on encore parler de données ou dinformation(cf. : non prise en compte de la textualité) ? Puisque l’interprétation est indissociable de l’objet, quelles conclusionstirersur la stabilité/instabilité du document (l’instabilité n’étant plus seulement numérique -liée au support- mais liéeà la chaîne de production -l’énonciateur/l’interprète- du document) ? En quoi l’interprètese distingue-t-il de l’usager, du destinataire voire du destinateurd’un document ? Le document peut-il se définir par l’oubli du texte (Rastier, 2012) ? Les métadonnées ont fait évoluer l’analyse documentaire et la perception du document, on parle aujourd’hui de redocumentarisation (Salaün, 2007) : ne faudrait-il pas plutôt parler de surdocumentarisation (Rastier, 2010, 2012) ?

Comment envisager le passage d’une didactique des objets informationnels à une didactique des objets culturels ?

En premier lieu, nous pouvons resituer la « culture de l’information » (référentiels FADBEN, GRCDI, FORMDOC ; le PACIFI ; etc.) et regarder sous quelles conditions elle est réductible à des objets informationnels.

Ensuite, les fondateurs de la documentation ont mis en avant la fonction culturelle de la documentation, c’est d’ailleurs un reproche qui a été fait à Suzanne Briet (Le Coadic, 2007). Paul Otlet, de son côté, distinguait le documentaliste du bibliothécaire par son attachement aux contenus, par opposition aux supports valorisés dans les bibliothèques. En recentrant l’activité pédagogique du professeur documentaliste sur l’objet culturel, nous pourrions montrer en quoi cela rejoint l’esprit des précurseurs de la discipline (même si l’acception du terme « culturelle » est réduit ici au sens artistique).

Il faut aussi s’attarder sur l’activité de médiation. La médiation des savoirs est un concept forgé par les Sciences de la communication. Elle désigne l’action de mettre en média des contenus (on parle alors de médiatisation (Peraya,1998a; 2005)) et la relation pédagogique en tant que telle5.

D’un point de vue pédagogique, il faudrait réfléchir à une didactique des objets culturels à travers leur saisie dans un parcours interprétatif, entrée qui ne serait pas celle d’une discipline comme le français (étroitement liée à l’herméneutique), en maintenant une perspective historique.

Cette approche historique pourrait prendre appui sur l’histoire culturelle, non réductible au domaine artistique, qui « passe successivement en revue, l’histoire du livre, de la révolution française, des institutions et politiques culturelles, des intellectuels et des médiateurs, du cinéma, des médias et de la culture de masse, des sensibilités, de la mémoire, de l’historiographie et des sciences. » (Poirier, 2004).

Il faudrait sans doute concevoir une grille typographique détaillée des objets. De plus, les objets culturels étant indissociables de leur interprétation, on pourrait s’appuyer sur l’herméneutique matérielle (Bachimont, 1996 ; Rastier, 1997, 2003 ; Thouard, 2002 ; Koenig, 2003) et la développer selon ses trois niveaux d’objectivation : présentationnel (imaginations), sémiotique (formulations) et physique (mouvements) (Rastier, 2001b). La difficulté résidera dans la transposition didactique adaptée à des élèves du 2nd degré, en restant dans une perspective transdisciplinaire, sans perdre de vue que l’interprétation n’explique pas l’œuvre (quand il s’agit d’œuvres) -elle la « donne à voir » (Stierle, 2003)-, et sans tomber dans la facilité méthodologique.

Au final, nous visons la redéfinition du document, et des savoirs déclaratifs et procéduraux enseignés par les professeurs documentalistes. En valorisant les contenus documentaires, pas seulement textuels, nous souhaitons proposer une vision « culturelle » du document qui se distingue du document constitué de « données » (data, méta-, big-), et souhaitons repenser les contenus didactiques du professeur documentaliste en proposant, à côté d’une formation à la culture de l’information, un « enseignement d’histoire et d’interprétation culturelle ».

1 François Rastier dans son avant-propos à « Une introduction aux sciences de la culture » retrace les débats et grandes étapes qui ont fondé les sciences de la culture.
2 Max Weber (1906), Kritische Studien auf dem Gebiet der kulturwissenschaftlichen Logik (Études critiques dans le domaine de la logique des sciences de la culture), in Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftlehre (Essais sur la théorie de la science), Tübingen, J. C. B. Mohr (Paul Siebeck), UTB, 1967, 624 p. Max Weber (1992), Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, « Presses Pocket », 478 p. Cet ouvrage est la traduction partielle de la version allemande disponible in Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftlehre.
3 Weber se détournera malgré tout de « l’approche néoclassique naissante ».
4 Wilhelm Dilthey (1923), Einleitung in die Geisteswissenschaften (Introduction aux sciences de l’esprit).
5Il faudrait enrichir cette conception communicationnelle de la médiation par le point de vue herméneutique défendu par F. Rastier (1995 ; 2001 ; 2007).

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Wissmann H. (1997), Herméneutique générale, herméneutique universelle, la place des formes symboliques de Cassirer, in François Rastier, Jean-Michel Salanskis et Ruth Scheps, Herméneutique, textes, sciences, Paris, PUF.

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8 thoughts on “Projet de thèse – premiers pas

  1. [...] Les sciences de la culture bousculent les contenus pédagogiques du professeur documentaliste : de la médiation d'objets informationnels à la médiation d'objets culturels « Une nouvelle profession e…  [...]

  2. [...] Les sciences de la culture bousculent les contenus pédagogiques du professeur documentaliste : de la médiation d'objets informationnels à la médiation d'objets culturels « Une nouvelle profession e…  [...]

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  7. [...] Les sciences de la culture bousculent les contenus pédagogiques du professeur documentaliste : de la médiation d'objets informationnels à la médiation d'objets culturels « Une nouvelle profession e…  [...]

  8. [...] Les sciences de la culture bousculent les contenus pédagogiques du professeur documentaliste : de la médiation d'objets informationnels à la médiation d'objets culturels. Actuellement, le professeur documentaliste fonde son enseignement sur les sciences de l’information et de la communication. Même si les marges didactiques sont assez floues, son enseignement consiste à former les élèves à une culture de l’information. Si l’on s’appuie sur sa lettre de mission (1986), il forme fondamentalement à la recherche documentaire. Or, les sciences de la culture bouleversent le rapport aux contenus dans le domaine des médiations du savoir et de la médiation documentaire en particulier. Avec les sciences de la culture, il s’agit d’entrer de plain-pied dans l’herméneutique et, en suivant les pas de François Rastier, de replacer les contenus documentaires au centre de cette médiation. Les contenus en question passent alors du statut d’objets informationnels au statut d’objets culturels.  [...]

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