Qui a peur du discours universitaire?

Lacan et le discours universitaire par Pierre Macherey

4 discours« […] le discours universitaire, ce n’est après tout que du discours du maître, sous une forme « masquée » et « dénudée », qui parvient plus ou moins bien à dissimuler les effets d’oppression provoqués par le fait qu’il s’agit, dans un cas comme dans l’autre, d’un discours d’autorité ; et que cette autorité soit celle, personnalisée, d’un maître qui abuse de son pouvoir, ou celle d’un savoir qui se donne comme n’appartenant à personne en particulier, ce qui lui assure une capacité de diffusion en principe illimitée, ne change rien à l’affaire, du moins sur le fond ; car, quelle que soit l’autorité à laquelle on se soumet, celle de quelqu’un ou celle de l’universel, on ne sort pas du cadre imposé par la relation maître-esclave, qu’on la parcoure dans un sens ou dans l’autre, en privilégiant la position occupée par le maître ou celle occupée par l’esclave. De là une ambiguïté, que l’organisation universitaire cultive savamment, en jouant, selon les circonstances, sur l’un ou l’autre de ces deux tableaux, voire même, s’il le faut, sur les deux à la fois, en faisant passer le discours du maître pour du discours universitaire ou en utilisant les moyens violents propres au discours du maître pour mieux faire avaler l’imposture propre au discours universitaire, qui fait passer sa platitude pour de la profondeur. Si Lacan se méfie de l’université, dont il est loin de sous-estimer les capacités de nuisance, c’est parce qu’il soupçonne qu’elle a poussé l’art de brouiller les cartes, l’art de la triche, à un degré de perfection indépassable, fort dérangeant en dernière instance. Les insurgés de l’heure croient que l’université n’est qu’un château de cartes, et qu’un coup de pouce suffira pour l’abattre : c’est qu’ils ne se rendent pas compte de la puissance réelle dont elle dispose en tant qu’institution, qui n’ouvre ses portes aux assaillants que pour mieux les attirer à l’intérieur et se refermer sur eux comme un piège, dans lequel, en continuant à pousser leurs risibles cris de révolte, ils tombent à pieds joints. Les esclaves, les exploités du système, se figurent qu’ils vont se réapproprier le savoir, en l’arrachant à la domination des maîtres : ce faisant, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils ne font que déplacer le rapport d’exploitation dont ils sont les victimes, dans le vain espoir de le faire tourner à leur profit, alors qu’en réalité ils le reconduisent sous d’autres formes, probablement plus pernicieuses encore. »

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