« Contre l’idéologie de la compétence, l’éducation doit apprendre à penser » P. Meirieu, M. Gauchet

Entretien par Nicolas Truong publié dans Le Monde du 2 septembre 2011

Philippe Meirieu : « Ainsi, le système scolaire s’adresse-t-il à des élèves qui désirent savoir, mais ne veulent plus vraiment apprendre. Des élèves qui ne se doutent pas le moins du monde qu’apprendre peut être occasion de jouissance. Des élèves rivés sur l’efficacité immédiate de savoirs instrumentaux acquis au moindre coût, et qui n’ont jamais rencontré les satisfactions fabuleuses d’une recherche exigeante. C’est pourquoi l’obsession de compétences nous fait faire fausse route. Elle relève du ‘productivisme scolaire’, réduit la transmission à une transaction et oublie que tout apprentissage est une histoire »

Marcel Gauchet : « Que savons-nous de ce que veut dire ‘apprendre’ ? Presque rien, en réalité : nous passons sans transition du rat de laboratoire et de la psychologie cognitive aux compétences qui intéressent les entreprises. Mais l’essentiel se trouve entre les deux, c’est-à-dire l’acte d’apprendre, distinct de connaître, auquel nous ne cessons, à tort, de le ramener. Apprendre, à la base, pour l’enfant, c’est d’abord entrer dans l’univers des signes graphiques par la lecture et l’écriture, et accéder par ce moyen aux ressources du langage que fait apparaître son objectivation écrite. Une opération infiniment difficile avec laquelle nous n’en avons jamais fini, en fait. Car lire, ce n’est pas seulement déchiffrer, c’est aussi comprendre. Cela met en jeu une série d’opérations complexes d’analyse, de contextualisation, de reconstitution sur lesquelles nous ne savons presque rien. Comment parvient-on à s’approprier le sens d’un texte ? On constate empiriquement que certains y parviennent sans effort, alors que d’autres restent en panne, de manière inexplicable. Sur tous ces sujets, nous sommes démunis : nous nous raccrochons à un mélange de routines plus ou moins obsolètes et d’inventions pédagogiques plus ou moins aveugles. »

« L’École a pour objectif de produire de l’échec scolaire » B. Ogilvie

« On sait que l’École française, lieu de réforme permanente, est en même temps le lieu de leur annulation permanente, rien d’autre ne comptant fondamentalement que l’objectif politico-idéologique que lui a assigné la République qui en a fait l’un de ses piliers. Quel est cet objectif ? On peut le formuler de manière très simple : l’École a pour objectif de produire de l’échec scolaire (pour être complet, il faut ajouter : ainsi qu’un pourcentage modeste de réussite scolaire), et ceci de telle manière que cet échec n’apparaisse pas comme le résultat de l’institution elle-même mais comme la conséquence des « défauts comportementaux » (psychologiques et moraux) de ceux qui la fréquentent (les élèves et les étudiants). Magnifique machine d’invisibilisation de la production-clef de tout État, celle de l’obéissance et de l’acceptation des hiérarchies sociales (dans les autres pays d’Europe, ainsi qu’aux Etats-Unis, cet objectif est atteint par de tout autres moyens qui ne passent pas par la scolarisation mais par la permanence d’une idéologie religieuse comme ciment de la vie sociale : on ne peut développer ici ce point). Inutile de s’étendre plus longtemps sur ce qu’on peut bien appeler un secret de polichinelle qui a la structure de la lettre volée d’Edgar Poe : sous les yeux de tous, nul ne veut vraiment le voir. On comprend à partir de là le vice de forme de l’entreprise traditionnelle qui s’efforce de trouver les moyens de « réduire l’échec scolaire » : autant vouloir demander à l’École d’être le contraire de ce qu’elle est. »
« Le point central auquel il faut toucher (mais c’est le plus difficile à faire admettre) consiste dans la question de l’évaluation. Il ne s’agit pas de ne plus évaluer, mais d’évaluer des choses et non des personnes. Déconnecter la transmission des connaissances de la formation des identités (acte simple qui peut se produire à tout instant, tous les jours dans toutes les classes), se donner pour objectif de produire des connaissances et non pas des types de personnes, c’est donner par exemple à tout élève l’occasion de refaire autant qu’il lui est nécessaire le parcours d’assimilation jusqu’à ce que celui-ci se concrétise dans une réalité conforme à l’objectif préalablement défini (un travail écrit, oral, manifestant la maîtrise de la discipline concernée à un moment donné). Tant que cet objectif n’est pas atteint, aucune évaluation n’a lieu d’être (à moins de se vouloir explicitement la stigmatisation d’une « lenteur », d’un « retard », d’une « inaptitude », bref d’une classification et d’une exclusion : nous sortons alors d’une logique d’enseignement pour entrer clairement dans une logique politique). »